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<coqueryv@ext.jussieu.fr>
Je suis ravie de continuer, via H-Afria, un long et fecond (pour
moi du moins) debat avec Didier Gondola.
Cela montre aussi qu'il ne faut pas se meprendre sur les mots
ecrits. Quand je parle de la politesse africaine, je ne veux pas
dire du tout que les Africains sont incapables de se defendre.
Ce n'est pas "la nature psychosociale de l'Africain," c'est le
resultat d'une "culture," c'est-a-dire d'un "heritage
historique." Ce n'est pas une affaire de chromosomes, mais de
concepts! C'est un mauvais proces que de me suppposer capable de
sottises ethnographiques dignes de Bauman et Westermann! Cela
confirme d'ailleurs ce que j'ecrivais en debut de mon papier:
"Le chercheur africaniste occidental blanc doit avoir la
conscience aigue du fait que, pour les gens du Sud, tout ce
qu'il dit ou ecrit peut etre retenu contre lui, et interprete
dans un sens negatif."
Je voulais signifier qu'il y a malentendu de la part des
Occidentaux: ils prennent pour un assentiment, ou pour de la
passivite, ce qui est une periphrase ou un silence courtois et
souvent meprisant, qui n'empeche pas le moins du moinde de
lutter, mais pas de la meme maniere. Cela fait partie des
malentendus que les gens du nord ne se donnent souvent pas la
peine de decrypter, c'est tout. Ce n'est en aucune maniere un
jugement de valeur sur ce que les collegues africains devraient
faire ou ne pas faire. Simplement, les modes d'expression sont
culturellement differents, au moins par heritage, et il faut le
savoir. D'ailleurs Gondola souligne avec raison que cette
courtoisie n'est souvent plus de mise dans la nouvelle
generation, qui au contraire a la dent parfois tres dure! Je
pense, pour ma part, qu'il n'est pas "deplace et inutile" de
rappeler a beaucoup d'Occidentaux, qui l'ignorent, que l'on peut
dire non de facon differente en Afrique que dans une langue indo-
europenne, mais qu'une periphrase est tres explicite sauf pour
ceux qui l'ignorent ou n'en tiennent pas compte. Combien
d'anthropologues ne sont-ils pas tombes dans le panneau, quand
ils ont pris par exemple une reponse telle que "qui te l'a dit?"
pour une approbation, alors que c'etait une elegante denegation?
Il faut s'attacher a decrypter les malentendus conceptuels,
c'est tout ce que je voulais dire.
En revanche, je suis tout a fait d'accord sur ce que dit
Gondola: "Nos itineraires intellectuels (et culturels!) font de
nous souvent, plus qu'on ne le croit, des chercheurs hybrides."
ce n'est pas moi qui dit que les uns ou les autres sont
"superieurs;" je dis et je repete que les regards croises sont
les seuls possibles et enrichissants, et que nous sommes tous
des metis culturels; les chercheurs de l'interieur et de
l'exterieur peuvent etre differents et sont complementaires,
mais "ils se croient parfois l'un ou l'autre superieurs," et en
ceci ils se trompent. Donc nous sommes d'accord.
Il faut certes faire attention a la forme que l'on utilise quand
on ecrit, car quand j'ai ecrit : "Qu'il ne soit plus
politiquement urgent a un Occidental blanc d'ecrire l'histoire
de l'Afrique, comme le clame CCV," je ne parlais pas en mon nom,
bien sur, et je ne donnais pas "mon" avis : j'exprimais une
espece de consensus mou qui regne actuellemnt en Occident, et
que je suis la premiere a deplorer. Je veux dire simplement que
les militants du nord sont minoritaires, parce que l'opinion
publique se fiche un peu de la question (ce qui n'etait pas le
cas au moment de la guerre d'Algerie, par exemple). je reconnais
que ma phrase est un peu elliptique, mais quand meme, attention
aux nuances de la langue!! je ressens ici l'impression que l'on
a souvent dans un cours ou une conference, quand par une
question posee en fin de course, on entend l'interlocuteur vous
faire dire exactement le contraire de ce que vous vouliez faire
passer comme message. On a un peu l'impression que
l'interlocuteur comprend ou entend ce qu'il veut entendre plus
que ce qu'il a vraiment entendu. Cela signifie d'ailleurs que le
conferencier s'est maladroitement ou insuffisamment exprime, et
qu'il y a des malentendus conceptuels permanents auxquels il
faut etre constamment attentif.
"Tout ferru d'histoire qu'il etait, Mitterrand, l'ancien
ministre des Colonies de la Quatrieme Republique, s'est complu
dans une image deformee de l'Afrique creee par les africanistes
francais." Alors la, non, il ne faut pas exagerer! ce ne sont
pas les africanistes, francais, ce sont les politiques, les
coloniaux, les "scientifiques" (Broca et C) de l'epoque, les
medias, et l'opinion publique qui etaient racistes, y compris
certes un certain nombre de gens qui etaient en Afrique, et qui
l'ont evidemment comprise de travers, avec tous leurs prejuges
d'epoque. Mais il y a justement en ce moment deux theses fort
interessantes en train d'etre ecrites (l'une par Emmanuelle
Sibeud, l'autre par Anna Pondopoulo) qui demontrent que des
africanistes de l'epoque, comme les administrateurs Delafosse et
Gaden, ont tente a leur facon de demontrer le contraire, mais
qu'ils etaient tellement en porte-a-faux avec leur temps qu'ils
n'etaient pas entendu, parce qu'ils ne pouvaient pas etre
entendu dans le contexte colonial de l'epoque. Ne mettez pas
tout sur le dos des africanistes, quand meme, meme si ceux-ci
sont comme les autres les temoins et les revelateurs de leur
temps!
Ceci dit, la remarque est assez juste sur les "africanistes
francais eux-memes [qui] s'etaient paye le luxe d'un genocide
microcosmique en se federant en "pro-Tutsi" versus "pro-Hutu?"
C'est la remarque que m'a faite recemment une etudiante qui
travaillait sur le Rwanda, etonnee que, quand elle allait
interviewer tel ou tel informateur (mais pas necessairement un
universitaire ni un africaniste), la premiere question qu'on lui
posait etait de savoir si elle etait "pro-tutsi ou pro-hutu" ?
Voir les choses tres justes publiees a ce propos par Florence
Bernault.
"Mais on est choque a l'idee que l'histoire de l'Afrique qui,
depuis plus d'un demi-siecle, est confectionnee a Paris, a
Cambridge ou a Madison, retrouve son milieu social et son
territoire culturel. Apres tout, l'histoire de l'Afrique
concerne l'Afrique!": je ne dis pas autre chose. Mais cela me
parait un peu contradictoire avec le topo (tres juste par
ailleurs) precedent sur l'histoire comme amitie?
"Mondialisation, Catherine, ne veut pas dire uniformisation ni
delocalisation.": mais bien sur que non! supposer que je le
pense est me faire a nouveau un mauvais proces, en tous les cas
rien ne permet de le deduire de mon texte. Je voulais parler des
possibilites aujourd'hui nouvelles de la communication
planetaire, en particulier par internet, que les Africains
peuvent (et doivent) s'approprier comme les autres (et c'est
loin d'etre fait ni d'etre facile a obtenir), mais c'est quand
meme plus facile avec internet que du temps du bateau a voile!
C'est tout ce que je voulais dire.
"Et a ce jeu-la, l'africanisme francais a un train de retard
qu'il ne va pas rattraper en mondialisant sa propre faillite,
mais en balayant devant sa propre porte.": je suis d'accord.
Cela me vaut d'ailleurs en France d'etre accusee par certains
collegues de pratiques "demagogiques" et d'etre surnommee
"l'Americaine"! Ceci dit, ne pas confondre toutes les
generations. Ceci vaut pour certains des plus de cinquante ans,
disons pour simplifier (mais pas tous! ne pas etre excessif).
Les jeunes generations sont d'une autre trempe. Ne pas les
oublier. L'africanisme, francais ou non, est en crise, c'est
evident, mais place aux jeunes! Ils sauront bien surmonter cette
phase, car ils dialoguent souvent beaucoup mieux que leurs
aines, et ils ne sont plus englues dans des presupposes
coloniaux, car ils sont nes independants et apres ls
independances. Ces complexes appartiennent pour eux, en partie
du moins, a l'archeologie de l'histoire !.
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