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<gondola@macalester.edu>
Pour avoir eu un long dialogue, qui continue d'ailleurs, avec
Catherine Coquery-Vidrovitch (CCV) sur la question de l'avenir
de l'africanisme (francais), je ne saurais qu'apprecier qu'elle
ait eu le bon gout de porter ce debat a l'attention des
africanistes non-"francophones." J'aurais aime qu'elle en situe
plus clairement le contexte.
D'abord une question peripherique. Je m'insurge contre la facon
pro domo d'aborder la nature psychosociale de l'Africain: "d'une
tres grande politesse, similaire a la courtoisie orientale
jamais on ne dementira." Ce qui tend a accrediter l'idee que
c'est a d'autres de mener les batailles que les Africains ne
sauraient mener et de faire entendre leurs voix puisqu'ils ne
savent pas "dire non". En tant qu'historienne de la
colonisation, CCV ne saurait ignorer le refus categorique qui a
emaille, parfois de maniere violente, souvent opaque et evasive
(mais toujours determinee), l'histoire de la colonisation en
Afrique. Je trouve cette remarque, par ailleurs, deplacee et
inutile.
Deux concepts dont CCV souligne l'importance dans son expose ont
aussi retenu mon attention. Il s'agit, d'une part, de
l'authencite de l'ecriture et de la production du savoir sur
l'Afrique et, d'autre part, de la legitimite des producteurs de
ce savoir. Je ne suis pas d'accord que le regard du chercheur
africain (qui a tendance a legitimer ses travaux en arguant de
sa sacro-sainte position d'observateur interne) ou celui du
chercheur blanc (qui lui se targue d'une erudition qui souvent
se sert de l'Afrique comme d'un champ d'experimentation de
theories elaborees ailleurs) soit d'emblee "superieur." Nos
itineraires intellectuels (et culturels!) font de nous souvent,
plus qu'on ne le croit, des chercheurs hybrides. Dans quelle
categorie mettre un chercheur blanc qui a passe une grande
partie de sa jeunesse en Afrique et effectue des sejours annuels
dans "son domaine" africain? Que dire d'un chercheur africain
qui a ete forme en France pendant deux decennies, enseigne aux
Etats-Unis et n'a peut-etre plus la possibilite de se rendre
regulierement en Afrique? La distance vis-a-vis de l'objet
africain n'est ni une distance "raciale" (africaniste blanc
versus chercheur africain), ni physique, ni davantage une
distance culturelle. C'est a mon avis une distance du coeur, un
exil (volontaire) paradoxal et pathologique.
A dire vrai, cette distance ne sera jamais comblee par des
sejours repetitifs et prolonges, parce que s'aventurer en
terrain africain n'est pas en soi une garantie ou un label de
qualite. Il n'y pas d'embarras pour l'Africain que je suis a
avouer que j'ai appris a faire l'histoire en me familiarisant
avec les travaux des Annalistes francais. Que retiens-je de ces
pionniers de l'histoire? Que l'histoire est amitie. En 1953,
Lucien Febvre exhortait les eleves de l'Ecole Normale Superieure
a vivre l'histoire: "Ne vous contentez pas de regarder du
rivage, paresseusement, ce qui se passe sur la mer en furie.
Retroussez vos manches et aidez les matelots a la manoeuvre".
"Comprendre, en histoire," ecrit Antoine Prost (dont j'ai ete un
des eleves a Paris), "c'est toujours, en effet, d'une certaine
facon, se mettre par la pensee a la place de ceux dont on fait
l'histoire." L'historien Henri-Irenee Marrou, ecrivait quarante
ans auparavant : "le terme de sympathie est meme insuffisant
ici: entre l'historien et son objet c'est une amitie qui doit se
nouer, si l'historien veut comprendre (1)." Je repete ici des
lecons connues de tous, mais la discipline africaniste aurait
beaucoup a gagner si elle se referait plus souvent a ces
principes fondateurs au lieu d'en etre oublieuse. C'est a cette
seule condition qu'elle peut eviter les ecueils d'une histoire a
distance, detachee de son objet reel, mais pourtant si imperiale
et inquestionable.
Qu'il ne soit plus politiquement urgent a un Occidental blanc
d'ecrire l'histoire de l'Afrique, comme le clame CCV, voila qui
va provoquer bien des remous... L'histoire de l'Afrique aurait-
elle atterri sur la planete de l'erudition, loin des miasmes des
passions et de l'histoire militante? Je n'en suis pas si sur, et
je trouve meme cette problematique erronee. C'est-a-dire opposer
faussement l'histoire erudite, qui serait toujours rigoureuse et
convaincante, a l'histoire militante, qui serait quant a elle
passionnante, donc attachante. Il se fait que les plus grands
travaux d'histoire que j'ai jamais lus m'ont toujours surpris a
la fois par leur erudition et leur militantisme. Parce que, en
fait, faire l'histoire, ce n'est pas decortiquer des evenements
passes, retrouver des dates enfouis ou interroger d'illustres
murailles. C'est faire revivre des hommes, des femmes, des
pauvres, des declasses; les imaginer dans leurs luttes et dans
leurs aspirations; les representer dans leur misere et dans leur
grandeur; faire retentir leurs victoires ou, au contraire,
devoiler leurs faiblesses. Comment y parvenir sans passion et
sans rigueur?
Qu'on le veuille ou non l'histoire est politique par nature.
D'abord, parce que, en invoquant encore Lucien Febvre,
l'histoire est avant tout une science du present qui ne peut
echapper aux debats de son temps. Ensuite, parce que les
rapports entre le prince et le scribe n'ont jamais vraiment
cesse. J'ai appris, par exemple, avec effroi que le president
francais Francois Mitterrand aurait declare a ses proches au
plus fort des massacres au Rwanda, au cours de l'ete 1994, que
"dans ce pays-la, un genocide c'est pas trop important (2)."
Tout ferru d'histoire qu'il etait, Mitterrand, l'ancien ministre
des Colonies de la Quatrieme Republique, s'est complu dans une
image deformee de l'Afrique creee par les africanistes francais.
Comment pouvait-il en etre autrement quand, au debut de la
crise, les africanistes francais eux-memes s'etaient paye le
luxe d'un genocide microcosmique en se federant en "pro-Tutsi"
versus "pro-Hutu?"
Quant aux chercheurs africains, qui ne sont pas immunises contre
cette distance du coeur, il leur faut a tout prix eviter la
critique que Ngugi wa Thiong'o emet, a juste titre, a l'egard de
la litterature africaine produite dans les langues europeennes
en les definissant comme "Afro-European literature (3)." Ngugi
cite cette reponse "pathologique" et malheureuse que L. S.
Senghor offrait a la question "pourquoi, des lors, ecrivez-vous
en francais?" Senghor repond : "parce que nous sommes des metis
culturels, parce que, si nous sentons en negres, nous nous
exprimons en francais, parce que le francais est une langue a
vocation universelle... parce que le francais est une langue de
gentillesse et d'honnetete [...] Car je sais ses ressources pour
l'avoir goute, mache, enseigne, et qu'il est la langue des dieux
[...] Et puis le francais nous a fait don de ses mots abstraits-
si rares dans nos langues maternelles-, ou les larmes se font
pierres precieuses. Chez nous les mots sont naturellement nimbes
d'un halo de seve et de sang ; les mots du francais rayonnent de
mille feux, comme des diamants. Des fusees qui eclairent notre
nuit (4)." Quelle ironie quand on pense que celui qui a ecrit
ces lignes est un des peres de la "Negritude!"
C'est vrai que Mamadou Diawara et Paulin Hountondji (mais il
faudrait aussi citer des chercheurs beaucoup moins connus) ont
le courage de restituer a leur discours un contexte et une
"situation" authentiques en refusant l'exil. Et sur ce point je
suis totalement d'accord avec CCV. Ce qui revient aussi a
reconnaitre que la nature de tout discours historique est
influencee par le lieu social et politique de son emission. Je
reviens a une idee banale, mais incontournable, a laquelle Jan
Vansina fait aussi mention dans son _Living with Africa_ : Que
serait l'histoire de la France si elle etait produite au
Pakistan, par des chercheurs pakistanais? Ou que serait
l'histoire des Founding Fathers et du Jim Crow si, d'aventure,
elle etait le monopole des Chinois? Ca donne la chair de poule
d'y penser meme un instant. Mais on est choque a l'idee que
l'histoire de l'Afrique qui, depuis plus d'un demi-siecle, est
confectionnee a Paris, a Cambridge ou a Madison, retrouve son
milieu social et son territoire culturel. Apres tout, l'histoire
de l'Afrique concerne l'Afrique! Ou je m'egare...
Quant a la "mondialisation du savoir," qu'evoque CCV, qui serait
une aubaine pour les Africains en leur permettant de participer
a leur propre histoire, j'ose dire NON. Mondialisation,
Catherine, ne veut pas dire uniformisation ni delocalisation. Le
savoir africain a toujours ses lieux de production (l'Occident),
qui sont les memes et qui n'ont guere change. Elle possede les
memes paradigmes, que tu dis entaches d'idees empruntees a la
"Bibliotheque Coloniale." Tout au plus, certains chercheurs
africains sont cooptes dans des structures qui sont toujours
controlees par des Occidentaux. Ici il faudrait introduire une
difference fondamentale entre l'Europe (France, Belgique et
Grande Bretagne) et les Etats-Unis. En France, par exemple, les
africanistes francais (blancs) regnent en monarques absolus sur
un domaine reserve et utilisent des premisses francocentriques
pour jouer les apprenti-sorciers avec l'histoire de l'Afrique.
Sur plus d'une centaine de specialistes des etudes africaines en
France il n'y a qu'un seul originaire d'Afrique (Elikia
M'Bokolo) qui ait une chaire! Pas etonnant que les chercheurs
africains formes en France se replient sur l'Amerique qui, on en
dira tout le mal qu'on veut, reconnait leur competence et les
integre sans frilosite. Ce n'est pas tant une question d'echelle
(la France est bien petite, il est vrai) qu'une question de
vision et de pragmatisme. Et a ce jeu-la, l'africanisme francais
a un train de retard qu'il ne va pas rattraper en mondialisant
sa propre faillite, mais en balayant devant sa propre porte.
**********
(1) Ces citations sont reprises de Antoine Prost, _Douze lecons
sur l'histoire_ (Paris: Seuil, 1996).
(2) Lire Patrick de Saint-Exupery, "Quatre ans apres, de
nouvelles questions sur la politique africaine de la France.
France-Rwanda : un genocide sans importance..." _Le Figaro_, 12
janvier 1998, p. 4.
(3) Ngugi wa Thiong'o, _Decolonizing the Mind. The Politics of
Language in African Literature_ (London : James Currey, 1986, p.
27). Le philosophe ghaneen Kwasi Wiredu encourage egalement le
recours aux langues africaines pour saisir ce qu'il appelle le
"conceptual idiosyncrasy" des cultures africaines ; voir,
_Cultural Universals and Particulars. An African Perspective_
(Bloomington : Indiana University Press, 1996, p. 136 et sq.).
(4) Introduction a _Ethiopiques_ (1954), cite dans Ngugi, p. 32.
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