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<coqueryv@ext.jussieu.fr>
[editor's note: H-AFRICA is pleased to present another valuable
contribution in the ROUNDTABLE of Achille Mbembe's _On the
Postcolony_. The English translation will follow (but somewhat
later). The publisher is linked to our website with a PDF file of a
chapter of the book to widen the discussion to involve you, the
reader. See http://www2.h-net.msu.edu/~africa/ or
http://www.ucpress.edu/books/pages/6782/6782.ch2.pdf -- P.L.]
H-NET BOOK REVIEW
Published by H-Africa@h-net.msu.edu (December, 2001)
Achille Mbembe, _De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique
dans l'Afrique contemporaine_. Paris: Karthala, 2000, 294 p.
Collection Les Afriques. Published in English as: _On the Postcolony_
Berkeley: University of California Press, 2001. Studies on the history
of society and culture, 41. 274 pp. Bibliography + index. ISBN
0-620-20435-2
Reviewed for H-Africa by Catherine Coquery-Vidrovitch
<coqueryv@ext.jussieu.fr>
Universite Paris VII, Denis Diderot
Cet ouvrage, paru à peu près en même temps en anglais et en français,
est un recueil de textes aussi séduisants qu'originaux situés à la
frontière entre philosophie politique, histoire et littérature.
L'écriture est superbe. La langue devient instrument d'analyse, «à la
fois descriptive, critique, analytique et poétique ..La phrase se fait
art, ou mieux, image et magie au point où le texte lui-même finit par
participer d'un procès d'envoûtement». Cette façon «de dire la laideur
d'une manière finalement si belle» est à la fois «déroutante et
inquiétante». Car l'auteur s'implique à fond dans le courant
postmoderniste pour lequel le texte devient significatif de lui-même
autant que de la réalité. D'ailleurs le sous-titre le précise sans
ambiguïté, même s'il s'agit davantage d'«imaginaire» que
d'«imagination» politique.
L'ouvrage est en fait un recueil d'essais, cinq dans la version
française. L'idée-force qui relie les chapitres est celui de la
postcolonie, c'est-à-dire de «sociétés récemment sorties de
l'expérience que fut la colonisation, celle-ci devant être considérée
comme une relation de violence par excellence», de servitude et de
domination (139-140).
L'introduction, beau morceau de bravoure, repose sur une interrogation
philosophique nourrie entre autres de F. Hegel, M. Heidegger, F.
Nietzshe, G. Bataille, J. Habermas ou M. Foucault. Curieusement,
l'auteur fait à peine référence, sinon dans une note rapide, à des
philosophes africains modernes dégagés du courant ethno-philosophique
de la stature de Paulin Hountondji ou Valentin Mudimbe, et moins
encore à Béchir Souleïmane Diagne. Il ne s'inscrit pas non plus, sans
vraiment en expliciter les raisons, dans les problématiques de la
«postcolonialité» telle que débattue par les subaltern studies qu'il
connaît néanmoins fort bien. Il annonce sa volonté d'aller à
l'encontre du discours usuel, où l'Afrique n'est vue que comme
antinomique de l'Occident, car en dépit des recherches les plus
récentes les poncifs demeurent de la «pensée sauvage» : tout étant
empreint de la pensée dominante, on sait mieux, aujourd'hui, ce que
l'Afrique n'est pas que ce qu'elle est réellement.
Sur cette réalité, les jugements d'Achille Mbembe sont sévères et sans
appel : dans le contexte contemporain de la pluralité des savoirs et
de la multiplicité des mondes, l'Afrique demeure caractérisée par
l'absence d'issue sinon dans l'arbitraire du pouvoir absolu,
arbitraire d'autant plus pesant qu'il relève de la longue durée -du
passé au présent et sans doute au futur- , arbitraire qui «donne la
mort n'importe quand, n'importe où, n'importe comment et sous
n'importe quel prétexte» (32). La question posée est donc désespérée :
comment sortir de ce carcan par l'affranchissement de la servitude et
l'éventualité d'un sujet africain autonome?
Les deux premiers textes, sur «Le commandement», et sur le
«Gouvernement privé indirect», relèvent de l'analyse en longue durée,
puisque les réflexes des gouvernants postcoloniaux sont compris et
expliqués à travers l'héritage historique, et en particulier par les
séquelles de la violence coloniale: violence fondatrice par la
conquête, violence de légitimation à travers un discours et un
vocabulaire à volonté universalisante, violence de permanence par la
sédimentation d'innombrables actes et rites dont les plus
symptômatiques furent les régimes dits de l'«indigénat» (42-43).
L'analyse est implacable. Les modalités de l`assujettissemnt colonial,
dont l'objet fut de chosifier l'indigène, sont à la racine du mal. Le
pouvoir d'État issu de cet assujettissement s'oppose à la «société
civile» telle que définie en Occident. Pourtant, les sociétés
africaines ne se réduisent pas à des structures extérieures et
hostiles à l'État : la restructuration des intérêts autochtones
(entrepreneurs, hommes politiques, nationalistes.) provoque
l'interrelation du pouvoir oppressant et des réseaux participants. Le
potentat postcolonial hérité de ce complexe possède une rationalité
propre reposant sur un tryptique imbriqué : la violence, l'allocation
et le transfert. L'allocation-type (le salaire) légitime la sujétion,
le salarié devenant un dépendant de l'État dominateur. Ce processus
rend compte de tous les détournements : «corruption», encaissements
parallèles, etc., qui convertissent les choses économiques en choses
sociales et politiques par le biais des liens sociaux communautaires.
Ainsi, une dette sociale multiforme lie tous les éléments du système,
prisonniers les uns des autres. La thématique de Mbembe s'inscrit
d'évidence dans la suite de la «politique du ventre» et de la
«criminalisation de l'État» proposées par Jean-François Bayart. Il
insiste néanmoins davantage que celui-ci sur le rôle de l'épisode
colonial, qui n'aurait été aux yeux de Bayart «qu'un facteur
contingent» du processus. La nouveauté de la démonstration réside dans
le lien établi avec force entre l'arbitraire colonial et le pouvoir
postcolonial, alors que la littérature historique, suivant en ceci le
discours politique dominant, a plutôt eu naguère tendance à relier les
potentats contemporains aux chefs précoloniaux. Cette tendance demeure
aujourd'hui celle des spécialistes du présent, politologues ou
journalistes peu informés de par leur formation et leur spécialité sur
l'histoire du continent : pour beaucoup, la colonisation n'a que trop
tendance à ne représenter désormais qu'une parenthèse. Or Mbembe a
l'énergie de démontrer au contraire qu'elle est à la base des concepts
politiques africains contemporains. Ceci dit, l'analyse, très
novatrice dans la mesure où elle s'attaque à l'imaginaire des
colonisés modelé et perverti par l'arbitraire colonial, n'est pas une
découverte en soi concernant les mécanismes du pouvoir : il y a 20
ans, Benoit Verhaegen proposait déjà une analyse décapante du pouvoir
despotique de Mobutu au Zaïre, où il distinguait une succession de de
cercles concentriques imbriqués, depuis la «clique présidentielle» des
proches parents du despote jusqu'à la «confrérie régnante» des
memebres privilégiés de l'«ethnie» présidentielle et, au-delà, la
«grande bourgeoisie potentielle» constituée de «toutes les personnes
que leur compétence, leur popularité ou leur fonction désignent comme
candidat possible à l'entrée dans la confrérie dont elle constitue la
réserve de recrutement» (pp; 374-75).
Ce qui est nouveau, néanmoins, c'est que Mbembe prolonge l'examen au
fil des décennies de l'indépendance. Il ne sépare pas le constat
politique de l'analyse économique. Ainsi l'équilibre relatif du
despotisme postcolonial s'est trouvé ébranlé par la contraction
économique des années 1980 et les exigences des programmes
d'ajustement structurel. Les difficultés inextricables qui ont suivi
font que les factions se délitent et s'opposent. Les guerres et le
chaos qui en ont résulté imposent de trouver une issue. C'est le défi
du XXIè siècle : désormais la compétitivité des économies à l'échelle
mondiale exige de l'Afrique comme des autres un accroissement des
productivités. Or celui-ci ne peut qu'intensifier les rapports de
violence issus des contradictions entre l'accroisssment des inégalités
et l'exacerbation des distorsions accumulation du capital/exclusion
sociale.
Cette analyse a le mérite d'une très grande cohérence intellectuelle,
même si on peut lui reprocher de proposer un modèle d'évolution
générale nécessairement un peu déconnecté des réalités et des
variantes concrètes de terrain.
La version française de l'ouvrage comporte, intercalé de façon abrupte
au milieu des autres, un texte d'une beauté fulgurante, qui a été
publié séparément aux États-Unis : «Le fouet de Dieu». C'est une sorte
de poème en prose, série de variations sur les thèmes liés de l'acte
de religion et de l'acte érotico-sexuel. S'y ajoute une comparaison
fascinante entre le Dieu juif, Yahvé, expression définitive d'un
monothéisme fermé, et la religion chrétienne qui fait du croisement du
père, du Fils et du Saint-Esprit, auquel il faut adjoindre la mère du
Christ, une famille fusionnelle qui insère la divinité dans les cadres
de la parentèle. La crucifixion du fils, à la mort bien réelle, est
une extase dans la souffrance, «orgasme salvifique» qui relève d'un
mystère orgiaque. A l'instant même de sa mort qui est celle d'un
homme, le dieu absorbe le monde et est absorbé par lui, par delà le
temps et l'espace. Le discours sur le dieu devient de ce fait un
discours sur l'existence humaine, la fusion de l'homme et du dieu fait
que l'homme, comme le dieu, est appelé à l'immortalité. De ce désir de
«totalisation» (211) découle l'idée d'universalisme chrétien, qui prit
une forme politique : celle de la conversion et celle de la conquête.
On regrette seulement que l'auteur n'ait pas fait place à l'islam,
chainon manquant de son analyse dans cette confrontation de
l'évolution des monothéismes.
Les deux chapitres restant, tout en traitant de réalités politiques
contemporaines, recourent directement à la littérature, aussi bien par
le style que par les références où sont privilégiés les textes de
romanciers expressifs dans leurs excès même, tels Ahmadou Kourouma ou
Soni Labou Tansi. «Esthétique de la vulgarité» est une charge féroce
contre les dictateurs qui se vautrent dans le grotesque, le sexe et le
sang, car violence et scatologie sont des mots clés pour comprendre
et analyser le climat insupportable de la postcolonie. «Du hors monde»
identifie l'Afrique actuelle à la violence de la mort «devenue l'état
naturel des choses» (217), après que la violence du colon se fût
exprimée de façon crue : «Grâce à sa verge, la cruauté du colon peut
se dresser toute nue : en état d'érection» (221). Mbembe souligne avec
raison la convergences des variations du vocabulaire de conquête et de
pénétration, qu'il s'agisse de coït ou de colonisation. Se référant à
Fanon qui traite les colonies de «lieux d'épouvante» peuplés de génies
malfaisants (229), il fait aussi écho à d'autres études récentes comme
celle de Luise White sur les vampires, cette croyance généralisée sur
les suceurs de sang qu'incarnent de façon privilégiée, en Afrique
orientale, certaines professions de Blancs, notamment les médecins ou
les pompiers. Il analyse longuement de façon percutante la
construction d'images coloniales, telle celle du «Noir . d'abord un
amas d'organes librement développés, presque nus : cheveux crépus, nez
épaté, lèvres épaisses, figure coupée d'entailles. Il sent mauvais
.»(227). L'indigène est pour le colon non un homme mais une chose, un
animal. L'auteur avait déjà comparé, dans le chapitre du Commandement,
la colonisation à la domestication d'animaux sauvages, dominée par une
contrainte globale, celle de l'arbitraire, qui n'excluait pas des
formes de sympathie : tout comme l'animal, on pouvait «aimer»
l'indigène, à condition que celui-ci rende à son maître la même
affection; le rapport de domestication restait un processus de
dressage (45). Cette fois-ci, Mbembe fait du colonisateur un chasseur
: ainsi «l'acte de tuer un animal ou, pour ce faire, un colonisé, peut
aussi revêtir, comme à la chasse, une simple fonction de
divertissement» (247). «L'esclave, la bête et l'indigène» ne font plus
qu'un (Épilogue : 265). Le drame est que ce divertissement, qui
aboutit à la servilité, à la vénalité et au simulacre des individus
ainsi réifiés, est devenu la règle sauvage de la postcolonie .
Le ton est celui du désespoir : «Comment donc vivre quand le temps de
mourir est passé, et alors même qu'il est interdit d'être vivant?»
(257). C'est en définitive ce qu'on pourrait reprocher à l'auteur :
bien qu'il oppose dans son introduction afrocentrisme à afropessimisme
(donc synonyme d'eurocentrisme) (20), il donne de l'Afrique, écho de
«la déchirure absolue de notre temps», une image désespérée;
condamnant l'usage exclusif, par les sciences politique et
économiques, de paradigmes occidentaux réducteurs, il plaide pour une
vision afrocentrée. Mais en même temps, consacrant la plupart de ses
pages à analyser le regard du Blanc sur le Noir, il détruit la
possibilité d'un regard de l'intérieur : il démontre à quel point
l'imaginaire africain d'aujourd'hui a intériorisé les violences et la
tyrannie des pouvoirs absolus qui lui ont été imposés dans le passé en
longue durée, des traites négrières à la colonisation. Il ne trouve
apparemment d'issue que dans la dénonciation et la dérision. Ces
accents nihilistes ne sont-ils pas à l'image du personnage même de
l'auteur, qui appartient à une génération particulièrement perturbée,
déchirée entre deux cultures entrechoquées ? La vision onirique et
résolument sexuelle des réalités pose le problème quasi-exclusivement
sur le plan individuel; l'émergence de la volonté politique de
sociétés et de mentalités collectives en train de se transformer n'y
apparaît nulle part.
Achille Mbembe a raison de dresser un réquisitoire impitoyable contre
la responsabilité interne de despotes contemporains sans scrupules,
qui plus est acceptés voire encensés par des foules pénétrées des
idées mortifères héritées d'un passé terrible. Le constat même de cet
héritage qui souligne les rigueurs du présent montre le caractère
inéluctable des excès qui en ont résulté. Mais doit-on achopper sur
cette fatalité? Ce serait du même coup les autoriser, voire les
légitimer. L'écrivain et le poète doit-il se résoudre au rôle de
témoin distancié donc impuissant ? Le texte est lucide et décapant,
mais il révèle davantage un état d'esprit qu'un constat scientifique.
Il instruit au moins autant sur la personnalité de l'auteur -déchirée,
multiple, insoluble et tragique- que sur l'Afrique.
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