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Professeur de philosophie
Vacataire a l'Universite de Douala
<dtchapda@camonline.zzn.com>
[*les reponses sont bienvenues dans n'importe qu'elle langue
et non seulement sur l'Afrique Centrale, mais aussi sur
l'Etat en Afrique et sur les autres themes discutes par les
auteurs et leurs commentateurs--eds.*]
'Les Etats - baudruches - otages d'Afrique.'
par Dr Daniel Tchapda Piameu
Professeur de philosophie, Vacataire a l'Universite de
Douala
La question urgente a laquelle nous autres intellectuels
africains sommes appeles a repondre consiste essentiellement
a savoir comment l'Etat-nation est possible chez nous. Cette
question pose tout le probleme de la souverainete de nos
etats-ballons de Baudruche, nos etats-otages du capitalisme
international. Il s'agit en fait de savoir comment des etats
authentiquement tels, geres de l'interieur selon
l'expression du seul consensus social, sans l'intervention
de la malveillante main manipulatrice de l'imperialisme
international est possible chez nous.
Quarante ans apres ce qu'on a appele les "independances",
nous avons encore le devoir de savoir comment nous devons
gerer cette situation politique historique pour que nos
etats accedent eux aussi au statut international
d'etat-nation. L'analyse de notre situation politique
actuelle est importante pour comprendre pourquoi notre
continent est a la traine des etats modernes et pourquoi la
question de notre developpement se pose depuis autant de
decennie sans jamais pouvoir trouver de solution. Il s'agit
en fin de compte pour nous autres intellectuels de savoir
pourquoi il y a autant de conflits politiques sur le
continent et d'en identifier les principaux responsables
pour envisager au moins a long terme a les traquer. Mais
nous pourrions partir d'une evidence : la situation
coloniale decrite par Balandier prend aujourd'hui des
figures tres inhumaines sur notre continent, par egoisme de
nos "partenaires" du Nord qui ne sont certes pas les seuls
responsables de cette situation, mais qui en sont les
principaux chefs d'orchestre. Le cas de l'Afrique
francophone est assez illustratif a ce sujet. Je vais m'y
pencher dans cette breve reflexion pour montrer comment la
France contribue a deconstruire les etats d'Afrique
francophone et a installer des etats-baudruches gouvernes
par des marionnettes ventriloques qui ne demandent qu'a
s'eterniser au pouvoir pour mieux s'enrichir et mieux nous
detruire. La France a fait de nos "chefs d'etats" de
veritables mercenaires luttant chez eux-memes contre leurs
propres peuples. Les cas recents du Congo sont la pour en
temoigner.
1 - l'hypocrisie de la France
Pendant les jours pluvieux du mois de juillet 1996, M.
Jacques Chirac, president de la Republique francaise avait
entrepris une tournee officielle au Gabon et au Congo. Les
reporters de RFI qui ont couvert cette tournee ont insiste
sur la grandeur et l'enthousiasme des foules qui ont
accueilli le president dans toutes les villes du Gabon ou du
Congo qu'il a visitees. Mieux encore, les uns et les autres
ont mis l'accent tout particulierement sur ce que certains
milieux politiques africains ont tente d'appeler "la qualite
philanthropique de la politique africaine de la France". Le
president Bongo du Gabon l'a ouvertement affirme et a
profite de l'occasion de la visite du president Chirac pour
remercier la France au nom de tous les Gabonais et peut-etre
aussi de tous les Africains. Le president Chirac lui-meme a
insiste sur le role d'avocat de l'Afrique que ne cesse de
jouer la France dans les forums internationaux et aupres des
organismes multilateraux tels que le F.M.I. et la Banque
Mondiale. M. Chirac s'est dit tres sensible a la misere qui
decime les Africains.
Au-dela de ces problemes economiques, le Chef de l'Etat
francais a reconnu aussi que l'Afrique est politiquement en
retard. Mais il a dit de ce point de vue que "l'Afrique est
en marche" et, il a ajoute pour mieux exprimer la
bienveillance de la France que "cette marche en avant, la
France la mesure et la soutient". Il fait toutes ces
declarations d'intention a l'Universite de Franceville, un
haut lieu de savoir et d'humanisme africain. Mieux encore,
pour enfoncer definitivement le clou, le president francais
a pris position pour l'afrooptimisme, neologisme qui exprime
une attitude mentale bien evidemment contraire a
l'afropessimisme ambiant, these d'ecole partagee par tous
ceux qui ne croient pas en l'avenir de l'Afrique. Quoi de
plus sympathique pour notre continent ! Il s'agissait la
d'un autre message de l'espoir, un message qui devrait
fortifier nos coeurs et nous faire regarder l'avenir avec
plus de determination. M. Chirac disait qu'il n'etait pas
moral pour les pays du Nord de fermer les yeux devant la
misere qui decime le continent africain. Il montrait alors
l'interet qu'il y a pour la communaute internationale
d'accorder plus d'attention et de facilites a l'Afrique. M.
Chirac aurait ete sinon plus africain que feu Mitterrand, du
moins autant que lui.
Au vrai, M. Chirac n'inaugurait pas dans cette "politique de
bienveillance" de la France vis-a-vis de l'Afrique. Feu
Francois Mitterrand etait repute etre un defenseur
inconditionnel de la cause de l'Afrique(1). Son sobriquet de
Mitterrand-l'Africain lui allait comme un gant, tellement il
semblait avoir place ses mandats sous le signe du combat
pour le developpement de notre continent. Ce " combat" a
commence en 1981 des les premiers mois de son arrivee a
l'Elysee. Cela commence a transparaitre dans le discours
qu'il prononca ce mois-la a Mexico et qu'on a designe sous
les termes de "l'appel de Cancun". Cela s'est egalement
renforce les nombreuses annees suivantes a toutes les
occasions internationales ou feu Mitterrand n'hesitait pas a
plaider pour l'Afrique. Il sera le premier Chef d'Etat
europeen a declarer officiellement, et ceci a la Baule en
1990, la necessite pour les Etats africains de se
democratiser. Il declara clairement que l'aide francaise au
developpement serait desormais conditionnee par l'effort de
democratisation. On a alors nourri de nombreux reves en
Afrique(2). Au sortir de la Baule, la plupart des journaux
africains de combat ont vite fait de titrer en premiere sur
la mort imminente des regimes autoritaires en Afrique
francophone.
La lutte contre ces pouvoirs retrogrades semblait d'ailleurs
avoir deja commence avant 1990, c'est-a-dire des les
premiers moments de l'arrivee de feu Mitterrand a l'Elysee.
Tout s'est passe des 1981 comme si Mitterrand preparait ces
actions futures et confirmait sa "determination" a installer
la democratie en Afrique. La mysterieuse demission de feu
Ahmadou Ahidjo au Cameroun a surpris plus d'un observateur
de la scene politique africaine. Nombreux sont ceux qui
n'ont pas hesite a y voir a l'epoque la main diabolique de
l'Elysee. Certains journaux ont dit a l'occasion de cette
inattendue demission que Mitterrand avait ainsi regle un
vieux compte a Ahidjo qui, a l'epoque de l'inculpation du
combattant nationaliste Ernest Ouandie, aurait empeche que
Mitterrand, commis pour le defendre, exercat ce devoir
juridique. Il aurait ete renvoye a Paris des son arrivee a
l'aeroport de Douala, sans qu'il ait pu rencontrer son
client qui, plus tard, sera condamne a mort et fusille sur
la place publique a Bafoussam. Mitterrand n'aurait pas avale
cette humiliation et cet abus d'autorite et se serait promis
de ne pas manquer l'occasion de rendre la monnaie a Ahidjo.
Son arrivee a la tete de la France en 1981 semble avoir ete
une occasion inesperee pour regler son compte au president
camerounais. Il semble que ce n'est que bien plus tard
qu'Ahidjo se serait rendu compte de la supercherie. D'ou
ses desesperantes futures maneuvres tendant a recuperer" son
pouvoir".
Ahidjo avait pourtant ete un fidele serviteur de la France
et un defenseur des interets de la France au Cameroun. La
lutte acharnee et passionnelle qu'il mena contre les
nationalistes camerounais en sera la preuve. Le renvoi sine
die de Mitterrand visait toujours la defense de ces interets
francais. L'intention, a l'avantage de la France, etait de
reduire definitivement les derniers bastions de la
resistance camerounaise et donc d'achever tranquillement
l'action de pacification du Cameroun entreprise des les
lendemains de la naissance de l'UPC (l'Union des Populations
du Cameroun, premier parti nationaliste ne autour de 1945,
membre du RDA). Cela n'etait peut-etre pas du gout de feu
Mitterrand qui souhaitait faire beneficier aux derniers
nationalistes resistants de son expertise d'avocat
chevronne. Peut-etre croyait-il aux bonnes causes de la
resistance camerounaise meme si l'histoire a prouve que
c'est lui qui tua en 1950 le Rassemblement Democratique
Africain (RDA) par la recuperation politique de Felix
Houphouet-Boigny et par le detournement de la cause
nationaliste ivoirienne. La mort des autres nationalismes
membres du RDA a derive de cette action de Mitterrand.
Houphouet et lui etaient de bons amis de longue date a cause
de cette complicite historique par laquelle Houphouet cessa
d'etre nationaliste en vendant la cause de la Cote d'Ivoire
a la France pour le strapontin politique de Ministre d'Etat
francais dont Mitterrand le fit affubler. La Cote d'Ivoire
etait desormais completement acquise a la cause francaise.
On comprend que Houphouet soit devenu le premier president
de la Republique de Cote d'Ivoire et qu'il soit reste au
pouvoir jusqu'a sa mort.
Le cas n'a pas ete le meme s'agissant d'Ahidjo sans doute
parce que celui-ci n'etait pas encore une figure politique
camerounaise importante en 1950 pendant que Mitterrand etait
Ministre de la France d'Outre-mer, c'est-a-dire Ministre des
colonies francaises. Il n'a donc pas eu la chance de cotoyer
cet ancien "patron" pour lui voler sa sympathie. Mitterrand
ne doit pas avoir supporte que ce "parvenu politique" se
soit oppose a son desir d'exercer son droit de defendre son
client en Afrique. Mitterrand avait certainement besoin de
cette action pour mieux preparer son image politique et ses
campagnes electorales, tant il est vrai que tout cela se
passe a un moment ou cet homme politique francais recherche
plus que jamais les voies d'acces au pouvoir en France. Le
refus d'Ahidjo etait pour lui un defi a relever pour montrer
aux yeux de l'electorat francais qu'il etait un vrai
socialiste et donc un authentique humaniste. Ahidjo aura
raisonne a courte vue parce qu'il aura aveuglement servi
Valerie Giscard d'Estaing et ses predecesseurs sans se poser
de question sur l'avenir de la politique francaise. Il
n'aura certainement pas ete content de l'election de
Mitterrand a la tete de la France en 1981.
Pour etre plus precis, il vaut mieux dire que ce n'est pas
parce que Mitterrand etait un fervent defenseur de
l'independance de l'Afrique qu'il tenait a defendre
personnellement Ernest Ouandie au Cameroun. Il l'avait
souhaite pour l'interet de son image politique en Afrique et
dans le monde. Il voulait par ce moyen commencer a preparer
les marches de son ascension politique et de sa conquete du
pouvoir francais. C'est donc, en derniere analyse, par
egoisme politique que cette action etait envisagee. Sinon,
comment pouvons-nous expliquer que Houphouet-Boigny soit
reste au pouvoir jusqu'a sa mort? Comment expliquer aussi
que pendant le sejour de Mitterrand a l'Elysee son discours
sur la democratisation de l'Afrique n'ait pas vraiment ete
suivi d'effet ? Comment expliquer qu'entre Mexico, la Baule
et Biarritz le ton de Mitterrand ait faibli de maniere aussi
reguliere? Comment enfin expliquer que le pouvoir francais
ait accorde son soutien a des Etats illegitimes
objectivement rejetes par les populations et denonces par la
communaute internationale?
Dans un article publie dans le no. 164 de La Nouvelle
Expression, bihebdomadaire camerounais paraissant a Douala,
M. Abel Eyinga reprend un article du journaliste francais
Jean-Marc Kalfeche ou ce journaliste dit de la France dans
ses rapports avec le Cameroun qu'elle est "acteur invisible,
mais permanent, dans le champ politique camerounais". Puis
il ajoute : "le soutien sans faille de Paris au regime de M.
Biya depuis le debut de la democratisation est presque
unique en Afrique francophone. MM. Pasqua, Giscard, Rocard,
Mme Cresson, le Grand Maitre du Grand Orient de France, ont
fait le voyage de Yaounde a la veille de l'election
presidentielle d'Octobre 1992 et ne se sont pas prives
d'intervenir dans le debat interne du pays. Paris a pris
position en cautionnant l'election tres controversee de M.
Biya et en payant pendant plusieurs mois les fonctionnaires
camerounais. Mieux encore, l'ancien ambassadeur de France au
Cameroun, M. Yvon Omnes, apres huit ans de sejour dans ce
pays, est reste, malgre sa mise en retraite, conseiller du
President Biya (=85) (Ce) qui montre, s'il en etait encore
besoin, le lien ombilical qui unit le regime de M. Biya a la
France"(3). L'auteur de cet article parle bien du "soutien
de Paris" et non du soutien de la droite ou de la gauche
exclusivement. Les personnalites politiques qu'il cite sont
des deux tendances politiques confondues. En outre, le
soutien dont il est question s'adresserait seulement a M.
Biya et non au Cameroun en tant que nation. Il est donc
evident que c'est un individu, une certaine forme de pouvoir
qui pourrait beneficier d'un tel soutien.
Ce constat semble contraire a ce que Mitterrand a toujours
voulu prouver aux yeux des Africains et du monde pendant
tout son sejour a la tete de l'Etat francais. Mais ce
constat nous contraint a nous interroger et surtout a
remettre en cause cette apparente bienveillance qui se
transmute dans la realite en actions contraires aux
aspirations declarees des politiques francais.
Ce qui est vrai pour Francois Mitterrand l'est egalement
pour M. Jacques Chirac. La demarche est tout a fait la meme.
Elle est tout a fait identique a la logique mise en place
depuis les annees quarante. Si l'on s'en tenait uniquement
aux declarations d'intention du nouveau Chef d'Etat
francais, l'on tomberait aveuglement dans l'illusion d'une
France soucieuse des droits de l'homme en Afrique, de la
democratisation du continent et de son developpement. Les
cas recents (1995) de la Cote d'Ivoire, du Togo et du Tchad
sont des preuves par l'absurde de cette meprise. En janvier
1996, a l'occasion du coup d'etat mene par le General
Ibrahim Bare Mainassara contre le pouvoir democratiquement
elu et en place a Niamey, la France a agite un certain temps
le spectre de la marginalisation du Niger, mais elle est
progressivement revenue sur ses "decisions" jusqu'au point
ou elle a ete presque la premiere a reconnaitre le pouvoir
issu des elections controversees organisees par Niamey au
mois de juillet de cette annee, elections pendant lesquelles
les principaux opposants au regime militaire ont ete gardes
en residence surveillee. M. Mainassara a realise un autre
hold-up electoral que la France s'est empressee de
legitimer. Elle s'etait d'ailleurs promis d'interceder
aupres de la Communaute europeenne pour lui expliquer le cas
du Niger parce que, comme le dit un communique de l'Elysee a
ce sujet, "la France comprend". M. Godfrain avait fait le
deplacement de Djamena et Niamey pour assister a la
ceremonie de prestation de serments des presidents Deby et
Mainassara. La France avait deja "compris" les elections
organisees par M. Konan Bedie en Cote d'Ivoire, elections
qui exclurent la candidature des principaux tenors de
l'opposition; elections que M. Bedie "gagna" a 95 % en
democratie contre un concurrent fantoche invente de toutes
pieces pour "faire semblant". Elle avait aussi "compris"
dans le cas du Tchad.
Au vrai, M. Chirac dit assez clairement, a la maniere de feu
Mitterrand a Biarritz que chaque Etat doit aller a la
democratie a son propre rythme, le plus important etant de
s'engager sur cette voie. Il a developpe le long de sa
tournee au Gabon et au Congo, le theme de la "democratie
africaine" dans lequel il s'est exerce a montrer que la
democratie en Afrique doit s'integrer dans notre contexte
socio-historique et epouser le rythme de developpement de
nos institutions publiques et de nos mentalites. Ce qui est
du reste partiellement vrai. Mais la democratie demeure un
concept universel. Il se dit afrooptimiste, c'est-a-dire
qu'il croit a l'avenir du continent, mais il croit surtout
au temps. Ce qui veut concretement dire qu'il n'y a pas
urgence a democratiser en Afrique(4). Certaines mauvaises
langues ont dit en 1991 que, du point de vue de M. Chirac,
l'Afrique n'avait pas besoin de democratie(5). Il n'etait
pas encore president de la Republique; mais je doute que, si
une telle insinuation etait vraie, M. Chirac accordat du
prix a tout processus de democratisation sur notre
continent. La reconnaissance du pouvoir illegitime de
Niamey, tout comme le soutien a celui de Bujumbura issu du
dernier coup de force militaire par lequel le Major Pierre
Buyoya s'est substitue au pouvoir legitime en place semble
donner raison a cette hypothese. L'on se serait
objectivement attendu que le pouvoir francais denoncat ces
elections nigeriennes au moins dans la forme. Il n'en a rien
ete. Et pourtant la France s'emploie a nous mentir par des
declarations pleines de bonnes intentions. Ne devait-on pas
s'attendre qu'en 1997 se repetat au Cameroun le scenario de
1992? Les Camerounais pouvaient-ils compter sur la France
pour les soutenir dans leurs efforts de se donner un pouvoir
legitime a cette echeance electorale?(6). En rapport avec
l'ensemble des scenario montes sur place par l'Ambassadeur
Philippe Seltz, tout laissait voir que la France se
radicalisait autour de ses interets chez nous. Elle
s'appretait a faire la guerre contre tous ceux, individus ou
groupes qui oseraient se mettre en travers de ceux-ci sous
quelque pretexte que ce soit. Le Cameroun de 1997 etait
ainsi devenu un Cameroun de tous les dangers.
En outre, notre economie est de nos jours profondement
sinistree, contrairement aux discours optimistes et
rassurants qui ont ete tenus en France aux lendemains de la
devaluation du Franc Cfa survenue en janvier 1994. De toute
evidence, la devaluation nous a fait plus de mal que de
bien. Au Cameroun, je ne vois pas en quoi cette devaluation
nous aura ete d'une quelconque utilite. Le pouvoir public
camerounais avait annonce pour 1996 une reprise de notre
economie avec un taux de croissance d'environ 5% que M. Le
Ministre de l'Economie et des Finances disait etre positif.
Mais de quelle croissance s'agissait-il? S'agissait-il d'une
croissance vraiment positive ou d'une croissance encore
negative?(7) De toute evidence, comment peut-on dire d'une
economie qui n'arrive pas a assurer sa balance de paiement
qu'elle est en croissance?
Ce terme n'a dans notre contexte qu'une fonction ideologique
dont le contenu reel est celui de la misere d'un peuple que
le pouvoir continue a pressuriser sans sourciller avec toute
l'arrogance connue a un insouciant. Il vaut sans doute
mieux resituer ce terme statistique de croissance dans son
contexte mathematique pour dire que dans ce domaine de la
science, une courbe peut etre negativement croissante comme
elle peut l'etre positivement. Elle est negativement
croissante lorsque les valeurs negatives de l'axe des
ordonnees sont croissantes, c'est-a-dire se rapprochent de
zero. Une telle croissance est negative parce que avoir
moins de dette ne signifie pas avoir plus d'argent. En
statistiques, cette croissance mathematiquement favorable
indique seulement que la regression de la courbe s'est
arretee et que les valeurs de (y) se rapprochent de zero au
lieu de s'en eloigner. Doit-on alors immediatement s'en
glorifier? Sinon, sur le plan strictement existentiel
combien de temps devrait-on attendre pour que cette
pseudo-croissance induise une amelioration des conditions de
vie? Peut-etre infiniment, parce la ligne des (x) positifs
c'est-a-dire l'axe des abscisses peut se confondre avec
l'asymptote et devenir la valeur exponentielle jamais
realisable. Cette stabilisation ou cette mort de la
croissance peut se justifier par plusieurs types de
parametres economiques, sociologiques, historiques ou
moraux. Dans notre cas, cette stabilisation a zero
c'est-a-dire le maintien du seuil de pauvrete a un niveau
apparemment acceptable et par consequent l'annulation de
toute possibilite reelle de developpement est historiquement
programmee. La devaluation du franc cfa est une strategie
economique qui ne peut conduire qu'a l'entretien de la
pauvrete et au blocage durable de notre developpement. Elle
a ete voulue par la France qui en tire aujourd'hui plus
d'avantages que nous autres : elle achete tout chez nous a
moitie prix. On comprend pourquoi la compagnie petroliere
Elf a deploye tous les moyens dont elle disposait pour
chasser Lissouba au Congo. Cette compagnie est presente
partout ou il y a du petrole en Afrique francophone. Une
certaine opinion dit que c'est de leur sujetion a la Elf que
plusieurs chefs d'etats africains doivent leur maintien au
pouvoir. Paradoxalement, notre dette exterieure s'est
trouvee multipliee par deux ainsi que tous les materiels que
nous achetons en France. Or la France est bien notre plus
grand creancier.
2 - L'urgence de la revolution politique
Et pourtant la France sait ce qu'il y a a faire si elle
voulait nous aider a sortir de cette horrible situation de
misere. Elle sait que l'avenir economique de l'Afrique
viendra non de sa dependance vis-a-vis du franc francais
mais d'une union monetaire continentale ou au moins
regionale qui fera sa force et lui donnera le moyen de faire
honorablement face a tous les defis historiques. Kwame
Nkrumah l'avait theorise en 1963. Joseph Tchundjang Pouemi
l'avait repris en 1981 dans une theorie monetariste
actualisee qui semble lui avoir valu sa mort mysterieuse(8).
Il serait illusoire de penser un seul moment qu'elle
pourrait regarder du cote de nos interets. Elle a toujours
defendu becs et ongles les siens propres contre toute forme
de menace. C'est pour cette raison qu'elle nous tient en
otage. Elle s'y fait aujourd'hui aider par "la Sainte
Alliance" du capitalisme international representee par le
FMI et la Banque Mondiale.
Il y a eu quelque mouvement d'espoir du cote de Libreville
avec l'agitation febrile et frileuse de certains Chefs
d'Etats qui ont tres timidement prononce l'idee de la
creation d'une monnaie regionale, mais cette idee s'est
rapidement eclipsee a l'avantage incomprehensible d'un
discours apologetique qui fait les eloges de la France et du
franc francais. On en est alors reste au statu quo. Aucun
Chef d'Etat de la region n'a encore assez de courage
politique pour abandonner aussi idiotement ce qu'un comedien
camerounais a appele "la nourriture facile". C'est ce manque
de courage politique qui est aujourd'hui le lit de Procuste
de notre economie et qui risque d'enterrer pour tres
longtemps encore notre developpement.
Je veux dire, en definitive, que l'avenement de notre
developpement derivera de la revolution politique par
laquelle l'Afrique francophone s'emancipera de sa situation
actuelle d'otage de la France. L'Afrique francophone en a
les moyens et les ressources. La question qui demeure est
donc celle qui consiste a savoir comment cette revolution
adviendra et de quel type de revolution il s'agira? Car,
comme nous le savons deja, la France use de la ruse
politique et entretient intelligemment une desarmante
hypocrisie par laquelle elle manipule la vie publique chez
nous. Je proposerai dans une reflexion ulterieure ce que je
pense etre la strategie de conquete de notre independance
reelle, c'est-a-dire de notre autonomie et de notre
souverainete. Car, je pense pour ma part que c'est la
revolution politique qui precedera en Afrique la revolution
economique. Il s'agit en fait pour nous de construire
d'abord de vrais etats chez nous avant d'engager la bataille
du developpement economique. La demarche contraire ne me
semble pas realiste meme si certaines theories economiques
d'inspiration marxiste ne le voient qu'ainsi.
Dr Daniel Tchapda Piameu
Professeur de philosophie
Vacataire a l'Universite de Douala
Auteur de plusieurs essais dont Comment penser le temps ?
paru en 1993
FOOTNOTES
1. Une certaine opinion francaise pense qu'il n'y a pas
discontinuite entre la politique etrangere de Francois
Mitterrand et celle du general de Gaulle et donc entre la
politique de Mitterrand et celle de M. Chirac. Dans un livre
intitule Les sept Mitterrand ou les metamorphoses d'un
septennat publie aux editions Grasset et Fasquelle en 1988,
Mme Catherine Nay, journaliste francaise, ecrit ceci
s'agissant de Mitterrand:"un homme sage, plein d'usages et
de raison, qui n'est ni de droite ni de gauche, mais de
partout a la fois, et qui incarne l'Histoire de France en
images d'Epinal. D'ailleurs, il est le continuateur du
general de Gaulle, il creuse le meme sillon, il assume
l'heritage" p. 262. Tous les politiques francais sont en
effet au moins d'accord sur le principe de la defense des
interets de la France.
2. "L'espoir cree par l'election de Mitterand des debuts en
81 est comme un gout amer pour les jeunesses africaines car
les interets francais ont tres vite pris le dessus. Francois
Mitterand a prefere, pour cause des interets superieurs de
la France, chasser Hissen Habre militairement avec l'appui
de la Direction Generale de la Securite Exterieure (DGSE)
francaise, et aider Idriss Deby parce que celui-ci se disait
plus democrate. Ou encore, personne n'a ete vraiment emu
devant l'attitude de l'armee algerienne qui a interrompu le
deuxieme tour des elections legislatives qui devait voir les
fondamentalistes musulmans arriver au pouvoir en 1992. Les
raisons avancees sont que ces "barbus" ne sont pas des
democrates. Aujourd'hui, tout le monde constate les enormes
degats que cela a engendre." Doucoure Mohamed Bachir,"La
democratisation a la sauce africaine, presque dix ans deja!
Les paradoxes africains." D+C Developpement et Cooperation
No. 1, janvier/fevrier 2000, p. 8 et ss
3. Abel Eyinga, "A la porte de la decadence. Gouvernement
d'Union Nationale, qui es-tu?" in La Nouvelle Expression no.
164 du 21 au 27 Juin 1994. p. 9.
4. Dans un article intitule "Chirac : pour le developpement
et la democratie" publie dans la parution de La Nouvelle
Expression no. 331 du 06 Aout 1996, page 12, M. Jean Blaise
Mvie prete a M. Chirac une intention democratique pour
l'Afrique que je ne partage pas, en rapport avec le contenu
du discours que le president francais a delivre en Juillet
1996 devant le parlement congolais reuni en congres. M. Mvie
parle de "ce souffle de conscience de Brazzaville qui
rappelle a plus d'un egard le vent ne de la Baule quand son
predecesseur avait aborde en Juin 1990 la meme question de
la democratie en Afrique". De toute evidence, M. Mvie se
trompe parce que, dans ce discours de Brazzaville, M. Chirac
fonctionne en rupture de ban avec son predecesseur qu'il
cite seulement implicitement et de maniere critique. Il ne
partage pas les convictions de feu Mitterrand de
conditionner l'aide de la France par la democratisation des
nations africaines. Il l'a clairement dit ainsi a
Brazzaville: "La volonte qui s'est manifestee dans un passe
recent, de soumettre l'aide publique internationale a des
conditions politiques, a conduit certains pays a se parer
d'un masque pour repondre a cette exigence. Il s'ensuivit
une democratie de facade, mais sans adhesion de l'esprit et
du coeur" (in JAE no. 223 du 5 Aout 1996, p. 53). M. Chirac
est en cela fidele au general de Gaulle et a l'esprit
gaulliste qui n'a jamais cru a l'autonomie de l'Afrique et
qui a toujours utilise des figures de style demagogiques
pour le masquer. Il dit par exemple, evoquant la memoire du
General, et s'agissant de l'independance de l'Afrique ceci:
"=85. le General pressentait aussi ce qu'il faudrait de
temps, de sensibilite, d'intelligence pour y parvenir"
(Ibid. p. 52). Il n'y a pas urgence en Afrique qui doit donc
aller a la democratie a son rythme et surtout se definir une
democratie qui tient compte de ses propres specificites et
suit son chemin propre. L'un de ces chemins consiste en ce
que M. Chirac appelle une " politique consensuelle" qui est
certainement cette maniere africaine de pratiquer la
democratie par des gouvernements d'union nationale qui sont
en realite des forfaitures en democratie. M. Chirac est
convaincu de cette diversite de la democratie par cette
pensee du sage Solon "a qui l'on demandait quel est le
meilleur systeme politique, (et qui) repondait:" Pour quel
pays, pour quel peuple, pour quelle epoque?" (ibid. p. 53).
Il y a dans cette consideration de la democratie en Afrique
un desir de legitimer toutes les formes de forfaitures que
nous vivons sur le terrain et qui recoivent sans
discontinuer le soutien de la France, au nom de la
difference! M. Chirac n'a pas discontinue par rapport a
1944.
5."Aussi, le discours sur la democratisation est-il devenu
encore plus complexe avec une cohabitation entre un Premier
ministre de gauche, qui dit vouloir reformer les relations
France-Afrique, et un president de droite, qui reste dans
une logique inavouee, car apres avoir dit que la democratie
etait un luxe pour les pays d'Afrique, il ne faudrait pas
etre surpris de le voir venir au secours ou de s'empecher de
venir en aide a certains presidents en difficulte et de les
maintenir au pouvoir (Togo), ou d'etre peu regardant dans la
maniere dont certains d'entre eux se font reelire (Gabon) ou
d'etre plus complaisant avec Sassou Denis N'guesso qui a
pris le pouvoir grace a la force des armes." Doucoure
Mohamed Bachir,"La democratisation a la sauce africaine,
presque dix ans deja! Les paradoxes africains.", D+C
Development et Cooperation No. 1, janvier/fevrier 2000, p.
8-13
6. "Jusqu'en 1997, le discours de La Baule n'a pas apporte
de changements significatifs dans les pratiques des
differents gouvernements francais pour la simple raison que
la France n'est pas arrivee a couper definitivement le
cordon ombilical avec certaines pratiques vis a vis des pays
africains." Doucoure Mohamed Bachir ,"La democratisation a
la sauce africaine, presque dix ans deja! Les paradoxes
africains.", op.cit.
7. Dans le meme article cite ci-dessus, M. Doucoure Mohamed
Bachir donne selon lui le sens de cette pseudo-croissance
:"Les observateurs economiques diront que les pays africains
se portent bien parce qu'ils affichent une croissance
economique qui se situe entre 5 et 6 % par an voire plus
pour certains d'entre eux. Ils n'ont pas tort. Mais c'est
sans oublier que ces chiffres, qui feraient envier de
nombreux pays europeens en ce moment, sont ici des donnees
macro-economiques qui interessent les seuls bailleurs de
fonds et non les populations africaines qui voient de jour
en jour leur situation sociale et celle de leurs enfants
sans education se degrader de plus en plus". op. cit. p. 8
et ss
8. Joseph Tchundjang Pouemi, Monnaie, Servitude et Liberte
(la repression monetaire de l'Afrique) Ed. Jeune Afrique,
Paris, 1981:" l'Afrique se fera par la monnaie ou ne se fera
pas" ecrit-il a la page 263
Copyright l'auteur 2000.
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